« La virginité de Marie, mystère de notre régénération » :
Cela fait partie des mystères de la foi, qui aujourd’hui sont devenus étrangers à nos mentalités rationalistes. Pourtant, les Pères de l’Église ont bataillé pour défendre la virginité de Marie avant et après la naissance du Christ. Voici des précisions sur cette notion fondamentale par le Père Guillaume de Menthière, prêtre et théologien.

Qu’est-ce que la virginité in partu – dans l’enfantement – de Marie?

Père Guillaume de Menthière: C’est le fait que Jésus entre dans ce monde comme il quitte ce monde, sans arrachement, ni rupture, sans les douleurs de l’accouchement naturel. Au IIe siècle, Clément d’Alexandrie (+185) semble être l’un des premiers à enseigner clairement la virginité in partu de Marie. Mais il ne cache pas que cette opinion, à son époque, n’est pas unanimement suivie. La question de l’intégrité physique de la Vierge dans la naissance du Sauveur allait ensuite être soulevée de manière abrupte par le récit du célèbre Protévangile de Jacques, mais ce récit sent trop le merveilleux pour que l’on puisse lui attribuer une quelconque valeur historique. En revanche il n’est pas dépourvu de valeur théologique. Non seulement parce qu’il affirme cette virginité in partu de la Mère de Dieu, mais parce qu’il met en lien cette vérité avec la Résurrection du Christ.

Pouvez-vous préciser ce lien entre Noël et Pâques?

La conception virginale de Marie affirme que personne d’humain n’a déposé le Verbe dans le sein de la Vierge, de même que personne ne l’enlèvera du sépulcre après son ensevelissement. « De même, déclare ainsi saint Jean Chrysostome (+407), qu’il est né du sein inviolé de la Vierge, de même il est ressuscité du tombeau fermé. (…) sa résurrection n’a pas brisé les sceaux du sépulcre. »

Dans son enfantement virginal, le Christ est sorti du sein de sa mère comme au jour de Pâques il entrera, ressuscité, dans le cénacle (cf. Jean 20,19): « Le corps du Christ, qui entra chez les disciples les portes étant closes, enseigne saint Thomas d’Aquin (+1274), pouvait aussi par la même puissance sortir du sein fermé de sa mère. Il ne convenait pas qu’en naissant il portât atteinte à cette intégrité, lui qui voulait naître pour rétablir dans son intégrité ce qui était corrompu. »

Pourtant, le Fils de Dieu est bien devenu un homme avec ses limites?

Certes, le corps du Christ nouveau-né n’est pas un corps glorieux de ressuscité. « Le Christ avait une chair semblable à celle du péché » dit saint Paul (Romains 8,3). Jésus était donc normalement soumis aux lois spatio-temporelles de tout corps humain dans ce monde. Cependant, l’Évangile témoigne que le corps du Christ, même avant la Résurrection, pouvait dépasser miraculeusement par la vertu divine la condition ordinaire d’un corps créé, par exemple lorsqu’il marche sur les eaux, ou lorsqu’il est transfiguré. De la même manière il outrepasse les lois de la nature en sortant sans l’ouvrir du sein virginal de sa mère et c’est pourquoi saint Augustin peut écrire: « Les portes closes du cénacle n’ont pas été un obstacle pour la masse du corps où se trouvait la divinité. Il a pu entrer sans qu’elles s’ouvrent comme, en naissant, il avait laissé inviolée la virginité de sa mère » (saint Augustin, Tractatus in Ioannem super 20,19).

Du côté de Marie, on peut donc dire qu’elle est restée vierge avant et après la naissance de Jésus. Sur quoi repose cette vérité de foi?

Dans les récits de Noël c’est Marie elle-même qui enveloppe son fils de langes et le couche dans la crèche. Cela étonne de la part d’une femme parturiente, qui n’est pas normalement en état de fournir les premiers soins à son enfant. Aucun secours extérieur ne lui est apporté. Ne faut-il pas voir dans ce fait un indice qu’elle n’a pas enfanté selon les lois ordinaires du genre humain mais que son enfantement fut virginal ?

D’ailleurs c’est ici que la virginité in partu rejoint une autre vérité du dogme marial. Marie est en effet immaculée. Elle n’a pas à subir les conséquences du péché originel puisqu’elle n’en est aucunement affectée. Or parmi les conséquences de ce péché, la Genèse cite « l’enfantement dans la douleur » (Genèse 3,16). La Vierge immaculée, exempte du péché originel, a donc pu enfanter sans connaître les douleurs de l’accouchement et c’est pourquoi elle peut elle-même emmailloter son enfant et le coucher dans la mangeoire. Il est vrai que ce maigre indice, puisé dans l’Évangile de Luc, demeure bien insuffisant pour emporter la conviction et fonder la foi en la virginité in partu.

Comment s’est alors forgée cette conviction?

Les Pères en trouveront dans l’Écriture de multiples figures. Le texte le plus souvent allégué est celui d’Ézéchiel: « L’homme me ramena vers la porte extérieure du sanctuaire, celle qui fait face à l’orient; elle était fermée. Le Seigneur me dit: “Cette porte restera fermée ; on ne l’ouvrira pas ; personne n’entrera par là; car le Seigneur, le Dieu d’Israël, est entré par là; elle restera fermée” » (Ézéchiel 44,1-2). « Quelle est cette porte dont parle Ézéchiel, interroge saint Ambroise (+397), si ce n’est Marie ? Close parce que vierge. La porte est donc Marie par laquelle le Christ entra dans le monde sans rompre le sceau de la virginité. (…) Marie est une bonne porte, car elle était close et elle ne sera pas ouverte. Le Christ est passé par elle, mais il ne l’a pas ouverte. » Selon le Cantique (4,12), la Vierge est « un jardin bien clos, une source scellée ».

Comment la tradition s’est-elle fixée sur ce point?

Saint Ambroise, au IVe siècle, sera le champion de la virginité de Marie. Quand Jovinien se permet de nier la virginité in partu, l’évêque de Milan réagit avec vigueur. Son ouvrage De institutione virginis est une magnifique exaltation de la virginité chrétienne et un éloquent panégyrique de la sainte et toujours Vierge Marie. Ambroise gagnera peu à peu tout l’Occident à la cause de l’enfantement virginal.

Saint Augustin, baptisé par saint Ambroise, sera fidèle à celui-ci dans son enseignement sur la virginité de Marie. « Il aurait été malheureux, écrit-il, que l’intégrité fût détruite par la naissance de celui qui venait guérir la corruption. » Tout l’Occident latin se conformera ensuite, à de rares exceptions près, aux vues d’Ambroise et d’Augustin.

L’Église et les papes les ont-elles ratifiées?

Le Magistère ne devait pas tarder à faire sienne cette doctrine. Le pape saint Léon le Grand (+461) dans la célèbre lettre dogmatique appelée le Tome à Flavien enseigne que « le Christ a été conçu par le Saint-Esprit dans le sein de la Vierge mère qui enfanta sans perdre sa virginité, comme sans perdre sa virginité elle l’avait conçu ». La constance du Magistère sur ce point fut dès lors sans faille jusqu’à nos jours. Le concile Vatican II lui-même, après avoir rappelé la conception virginale, parle de la nuit de Noël où « la Mère de Dieu présenta dans la joie aux pasteurs et aux mages son fils premier-né, dont la naissance était non la perte mais la consécration de son intégrité virginale » (Lumen gentium 57).

En quoi est-ce important pour la foi?

Cette consécration de l’intégrité virginale de sa mère que Jésus opère en son enfantement, peut être vue comme le premier acte du culte marial. En entrant dans le monde, Jésus, auteur de la Loi, accomplit parfaitement le commandement d’honorer ses parents. Par sa naissance sur la terre il a voulu honorer sa mère en consacrant sa virginité. Il honorera encore sa mère en la faisant naître au ciel au jour de l’Assomption. La virginité in partu est en effet liée non seulement, comme nous l’avons vu, au dogme de l’Immaculée Conception mais aussi au dogme de l’Assomption. De même que Jésus entre sans douleur en ce monde, de même Marie quittera sans douleur ce monde. Pie XII dans la Bulle Munificentissimus Deus (1950) fait à plusieurs reprises le lien entre Assomption et enfantement virginal. Ainsi, en naissant miraculeusement d’une Vierge-Mère, le Christ manifeste à la fois son humanité (il naît d’une mère) et sa divinité (il naît d’une vierge).

Comme le dit une oraison de la messe, « sa naissance n’a pas altéré mais a consacré la virginité de sa mère ». Quel sens cela aurait-il de rester incrédule devant le miracle de l’enfantement virginal, quand on admet celui de l’Incarnation qui, à tous égards, est le plus grand des miracles ?

Enfin, en naissant virginalement de sa mère, le Christ réalisait en figure ce qui s’accomplit pour nous dans le sacrement de notre régénération. Par le baptême, en effet, l’Église vierge et mère nous fait naître à la vie de Dieu. Jésus, le Nouvel Adam, inaugure par son enfantement virginal la nouvelle naissance des enfants de Dieu.