L’ « aujourd’hui » des prophètes

La première partie du texte est un résumé d'un article de José Asurmendi, ancien professeur à l'Institut catholique de Paris, paru dans Etudes n°417 Lire et comprendre les prophètes.  La deuxième partie envisage d'autres « aujourd'hui » de l'histoire où les prophètes ont été lus et …. des «  prophètes d'aujourd'hui »

L'Ancien Testament est un passage obligé du chrétien. Certes, il serait particulièrement maladroit de réduire la référence biblique aux Livres prophétiques. Mais les prophètes sont incontournables.

Une fois Jésus de Nazareth reconnu comme le Christ de Dieu, les prophètes furent vite cantonnés dans leur rôle d’« annonciateurs du Messie », et réduits au souvenir de leur annonce mais la portée dénonciatrice fait aussi partie de la compréhension habituelle des Prophètes.

Depuis presque deux siècles, les prophètes ont été détachés de ce seul rôle d'annonciateurs, grâce au travail des exégètes et ont récupéré une bonne partie de leur identité. L’approche historique des textes bibliques et une étude indispensable, du contexte d'écriture, ont fait que l’on a retrouvé des parcelles significatives du cadre social, politique et religieux des livres prophétiques et des prophètes. Par ailleurs, l’une des découvertes incontestables concernant l’Écriture est qu’elle est faite de relectures continuelles réalisées et/ou reçues par les communautés pour lesquelles ces textes étaient devenus des références. Un excellent exemple en est la lecture chrétienne de l'annonce de la naissance d'un enfant dans Isaïe 7,10-16 (entendue le dernier Dimanche de l'Avent).

Les prophètes sont à resituer dans la chaîne interprétative de la communauté chrétienne autrement, à cause des connaissances nouvelles. La première tâche qui s’impose est donc de connaître le mieux possible le message des prophètes pour être en mesure de les faire résonner aujourd’hui.

Le prophétisme est une réalité sociale et religieuse. Si les prophètes ont toujours leur regard tourné vers l’avenir, insérés dans leur lieu de vie, leurs interventions touchent « l'aujourd'hui » qu'ils vivent.

Les lecteurs des textes prophétiques de l’Écriture prennent conscience peu à peu que les prophètes sont les lecteurs des événements, leur donnant sens et perspective et réalisent que « le discours sur Dieu est toujours, en partie, un discours socio-économique et politique ». Ils voient le nombre impressionnant d’interventions dans les affaires sociales, militaires, judiciaires et politiques en général, pour les affronter. Ils montrent leur engagement, dans le sens le plus fort du terme, dans « les affaires du monde ».

Ézéchiel approfondit la dimension d’actualité des prophètes. Le prophète est un guetteur. De la même manière que le Seigneur veille sur l’accomplissement de sa parole (Jr 1,12), le prophète est fait veilleur et sentinelle :

 « C’est donc toi, fils d’homme que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël ?; tu écouteras la parole qui sort de ma bouche et tu les avertiras de ma part » (Éz 33,7).

L’image montre la facette de l’action prophétique vis-à-vis de l’extérieur, des rapports avec les autres puissances.

Établi guetteur, le prophète veille également à l’intérieur des frontières. Chacun à sa façon, certes, les prophètes interpellent tous, sans ménagement individus, groupes, institutions et fonctions.

« Écoutez juges et magistrats de la maison d’Israël […]. Ses chefs jugent pour un pot de vin, ses prêtres enseignent pour un profit, ses  pratiquent la divination pour de l’argent… » (Mi 3,9).

Une des nombreuses invectives prophétiques contre les rois :

« Malheureux celui qui construit son palais au mépris de la justice […] qui fait travailler les autres pour rien sans leur donner de salaire […] Eh bien ainsi parle le Seigneur à (de) Yoyaqîm roi de Juda : on l’enterre comme on enterre un âne : on le traîne, on le jette au-delà des portes de Jérusalem » (Jr 22, 13-19).

Du « métier » du prophète et de son message découle un schéma : dénoncer et annoncer. Or annoncer et dénoncer ne se font pas sans passion ni sans provoquer l’auditoire. En révélant l’insoutenable, le prophète met à nu le côté sombre, la nuit de chacun et de la société, du système, des institutions. En dévoilant sans complaisance les dysfonctionnements et les conséquences qui s’en suivent, il empêche de penser en rond, de tourner en rond. Il dérange profondément. Il se met à dos son auditoire non seulement en dénonçant mais aussi en annonçant. Car ce que le prophète annonce ouvre l’avenir et le possible. Ses annonces déstabilisent tous les statu quo de la société où il intervient.

Ce modèle prophétique a une racine essentielle qui l’alimente. Cette racine n’est autre que la lutte contre l’idolâtrie (cf. les attaques contre les idoles en Isaïe 40-55 ou les luttes d’Osée contre Ba’al). Mais on oublie souvent que les prophètes bibliques ont été artisans d’une attaque, d'une désacralisation généralisée des piliers de la société et de la religion de leur époque. L'idolâtrie qu'ils dénoncent est la sacralisation des institutions et réalités sociales. Pour les prophètes, l’idolâtrie ne se réduit pas, loin de là, aux statues.... Tout leur travail a comme objectif la désacralisation du pouvoir, de l’argent et du culte.

Si dans les textes bibliques la prospérité matérielle est souvent signe de la bénédiction divine, les prophètes ne partagent pas l’argument de la prospérité comme preuve de la bénédiction divine qui fait la part belle à l’ordre social et religieux.

Leur projet est le droit, pour qu’il soit mis en pratique dans la vie quotidienne, et la justice, à poursuivre sans relâche car elle dépassera toujours le droit. D’où leur inépuisable action dénonçant l’injustice et l’exploitation. D’où leur combat contre l’idolâtrie de l’argent, source et raison d’être de l’exploitation des faibles, de la corruption généralisée. Amos 2,6-8,13-15

« Ils ont vendu le juste pour de l'argent, les pauvres pour une paire de sandales...ils détournent les ressources des humbles… ».

Plus surprenante peut-être est la désacralisation que les prophètes opèrent du culte. Les prophètes critiquent le culte dans toutes ses manifestations : sacrifices, prières, cantiques, pèlerinages, jeûne. Car, en effet, de manière constante, au contraire du culte pratiqué et vécu en Israël, le prophète annonce ce que Dieu veut comme alternative : le droit et la justice.

« Je ne veux pas votre culte mais le droit et la justice » Am 5,21-24.

Droit et justice deviennent ainsi le premier lieu de la rencontre de l’homme avec Dieu, sachant qu’il ne s’agit pas de maîtriser Dieu par le moyen d’une attitude et d’une action de l’homme. Car le changement est compris dans la perspective de la réponse de l’homme à l’action de Dieu.

            « Es1,11-17   58,1-12 Os ,6:8 ;11-14     Za 7,4-6 » disent ce que la vie avec Seigneur exige …......

Edith Pérennès

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