« Vous m’avez aidé à me construire ! »

 Pouvez-vous retracer les étapes de votre vie ?

Je suis né à Prat, le 24 mai 1924, dans une famille d’agriculteurs et j’ai trois sœurs et un frère. Ordonné en 1947 je suis d’abord vicaire à Pédernec puis, pendant dix ans, aumônier diocésain de la JACF (Jeunesse agricole catholique des femmes), d’abord chez nous puis en Afrique et dans quelques pays anglophones. Ce mouvement deviendra ensuite le MRJC.

Puis je me réadapte à la vie française, à Bégard de 1966 à 1968. Ensuite je suis nommé curé de Maël-Carhaix, puis de Rostrenen, en 1972.

En 1977, je deviens le vicaire général de Mgr Kervennic et ce, jusqu’en 1984.

Un pépin cardiaque me contraint au repos avant de passer une année à Gouarec et d’être ensuite nommé responsable de la maison de retraite des prêtres à Saint-Brieuc.

De 2001 à 2004 je réside à Pordic et seconde les prêtres de la paroisse de Plérin.

En 2004, à 80 ans, je reviens à la maison de retraite diocésaine « Le Cèdre » où je suis encore et heureux !

Comment est née votre vocation ?

Ma vocation est née en 1946 au cours d’une retraite de fin d’études, grâce à un prédicateur, même si je n’ai plus aucun souvenir de ce qu’il a pu dire. Cette décision couvait sans doute depuis l’enfance mais repoussée à l’adolescence, au grand désespoir de maman, exprimant sa douleur mais respectant ensuite discrètement mon choix, jusqu’à cette lettre informant la famille de ma décision leur procurant la joie.

Le mystère d’une vocation ? Difficile à expliquer mais elle résulte sans doute d’un savant cocktail : racines familiales, rôle des éducateurs, de l’équipe JEC, le scoutisme, les copains au grand séminaire, et … le soleil de l’Esprit Saint.

J’avais une volonté folle et joyeuse de m’attacher au Christ comme à un compagnon de route ! « C’est Lui, c’est moi… ça ne se démontre pas, même dans un foyer. J’entrais donc au séminaire pour 5 ans d’études et enseignais pendant une année à Perros-Guirec dans une classe de 6ème où j’avais seulement une leçon d’avance sur les élèves ! C’était l’après-guerre !

Ces diverses étapes du ministère sacerdotal, puis des pèlerinages (en Inde, Terre sainte, Egypte) m’ont permis de me faire des relations qui se maintiennent encore : quelle chance pour la retraite pour ma plus grande joie !

Parlez-nous de votre ministère à Maël-Carhaix et à Rostrenen.

 Tout d’abord, Maël-Carhaix où je suis resté de 1968 à 1972.

Ce fut mon premier poste de curé ! Le vicaire général, l’abbé Diridollou, m’avait dit entre autres choses : « Tu as été missionnaire en Afrique, je t’envoie en pays de mission ». Toutes les paroisses sont pays de mission !

Nous étions trois prêtres (Roger, Christian et moi-même). Mes deux confrères étaient prêtres au travail à plein temps (ouvrier agricole, maçon) ; moi le lundi, j’étais salarié chez un boucher.

Je retiens seulement quelques « bons souvenirs » de ces quatre années : la préparation du synode diocésain qui a mis en route des laïcs et donné un coup de fouet au petit nombre de pratiquants. Quelques réformes, parfois rapides, tempérées par un petit conseil paroissial : il y a des sages !

Un autre événement qui m’a marqué comme un fer rouge : un papa m’annonce, en pleine rue, la naissance d’un enfant : « Je veux qu’il soit baptisé – J’irai préparer la cérémonie avec ta famille, » lui répondis-je. Il lance un ‘ juron à la cornouaillaise ‘, ajoutant : « En quoi ça consiste ? – La première question que je poserai à la famille sera simple : pourquoi voulez-vous baptiser votre petit garçon ? – Laisse-moi réfléchir… Je crois que je te dirai ‘Je veux qu’il soit le copain de Jésus Christ’. »  Quelle belle soirée ai-je passée avec cette famille pour la préparation !

Autre fait : une petite fille du caté que je visitai dans sa famille. Sa maman était toute triste car la petite était ‘condamnée’. Et l’enfant profère cette phrase : « Maman, ne sois pas inquiète, je vais trouver Jésus bientôt. »  Pays de mission !

Une équipe d’aide à sœur Nathalie, originaire de la paroisse, missionnaire au Cameroun. Cette équipe très humble fut mise en route par Marie, la cuisinière du presbytère, et quelques-unes de ses amies.

Enfin, grâce à la générosité des paroissiens, nous avons accueilli au presbytère un jeune Togolais. Il y est resté deux ans, proposant de remettre son salaire de maçon à la caisse paroissiale ! Il était élève au lycée du bâtiment à Saint-Brieuc. Il fut aussi accueilli par les Rostrenois et se présenta lui-même un dimanche « en guise d’homélie ».

On ne peut pas oublier de tels événements. Et cela m’a titillé dans mon espérance en…pays de mission !…

Quittant Maël-Carhaix, j’arrive à Rostrenen où je suis resté de 1972 à 1977 : je ne peux pas tout raconter, je m’arrête à quelques événements qui m’ont marqué davantage.

C’était en 1972 : sœur Marie Thérèse Guyomard, avant mon arrivée de Maël-Carhaix, avait sollicité quatre mamans pour devenir ‘catéchistes officielles’ à la paroisse. Cet envoi des laïques « en mission » m’a changé profondément sur ma responsabilité. Le baptême nous fait missionnaires ! C’est une réalité palpable. Quand j’ai vu une des mamans prêcher la retraite de la communion solennelle, j’ai compris que l’Eglise du Concile devenait efficace…

Puis le démarrage de l’équipe Action, Justice et Paix : après une quête de carême en 1973, pour une aide à l’Eglise du Togo (cela avait dépassé toute espérance !). Dans la même semaine, Adolphe Godest (gérant de coopérative) et Jean Plougastel (directeur du CMB de Rostrenen), séparément, m’ont dit à peu près ceci : « Il ne faut pas s’arrêter là, les pauvres du Tiers Monde n’en sont pas sortis… » La semaine suivante une petite équipe de toutes les paroisses du canton lançait l’Association « Action, Justice et Paix ». Vous êtes témoins du travail réalisé par tous ceux qui y participent encore, pour jouer la charité-solidarité avec le Togo, le Brésil, l’Inde, le Cameroun, le Burkina Faso,… Vous connaissez la suite mieux que moi.

Le décès d’un jeune de 24 ans m’a bouleversé et aidé dans ma foi. Cancéreux, condamné à brève échéance, un jour sa maman vient me demander de le visiter pour… l’aider à comprendre que la fin approchait !…

 Je me suis rendu à son domicile pour lui exprimer ma proximité et mon ‘inquiétude’ et bien sûr lui témoigner mon amitié. Je prends de ses nouvelles et il m’interrompt : Mes parents savent-ils ce que j’ai comme maladie ? – Oui, ta mère m’en a parlé. – En ce cas c’est bien, je pourrai en discuter avec eux ce soir. Mais quand je serai mort, que deviendront mes parents ? (Il était responsable de l’exploitation). Par la suite je lui ai porté la communion et, très vite, il a demandé le sacrement des malades : une cérémonie autour de lui avec toute la famille, célébration pénitentielle et communion de toute l’assemblée.

Quelques jours après, pour ses obsèques, une collégiale débordante de jeunes venus entourer la famille et accompagner le défunt… Quel épisode constructeur pour ma foi et celle de ceux qui étaient présents !

C’est durant cette période rostrenoise (une des plus marquantes de ma vie de prêtre, je crois), que se sont mises en place des équipes liturgiques, la préparation des lycéens à l’université, une équipe MRJC, le Mouvement Chrétien des Ruraux, une équipe de prières (charismatique) animée par un jeune couple, la comptabilité paroissiale tenue par un laïc, un début de conseil paroissial… Et j’en oublie. Mais, pour moi, c’était des signes d’une Eglise autre.

J’ajoute encore : le souvenir tonifiant que je garde de l’équipe de préparation au mariage avec quelques jeunes foyers et un médecin. Certaines relations perdurent encore avec les animateurs et les « fiancés d’alors »… et la joie de préparer l’avenir… Et bien sûr, toutes les amitiés nées des visites à domicile, surtout aux malades, et à l’occasion de fêtes familiales et paroissiales. Grand merci. Vous m’avez aidé à me construire !…

Souvenir encore présent, ce sera le dernier : la soirée de l’au revoir, empreinte d’amitié, d’affection aussi et de communion : je crois être resté lié un peu, beaucoup, avec vous… encore aujourd’hui.

Comment vivez-vous et entretenez-vous votre foi ?

Ma foi, je l’entretiens.  Je commence par dire que j’ai souvent, à mon âge, des périodes de doutes. Eh oui !… C’est éprouvant… En retraite, je crois n’être pas devenu chômeur ! J’ai rendu et je rends encore quelques services, minimes, mais réconfortants pour moi. Et je réalise que la foi des autres aide beaucoup la mienne. D’ailleurs, que de possibilités je peux avoir de « mettre ma foi à jour » : nous avons la chance de recevoir la chaîne KTO. Elle nous communique des témoignages « édifiants » dans le sens fort du terme (mettre en équilibre) ; et puis, il y a la communauté où je vis qui me soutient, des membres de ma famille, y compris des jeunes en recherche, même un catéchumène d’une quarantaine d’années.

Évidemment les lectures : le père Doré, Zundel, Varillon, Leclerc, le pape François, les témoignages de vie… Je crois n’avoir autant lu, réfléchi et médité que depuis que je jouis de la retraite. Je ne me suis jamais ennuyé jusqu’à ce jour.

La vue baisse vite, hélas, mais il y aura d’autres grâces… J’ajoute sur ce point comment les relations tissées à travers le temps et la variété des ministères ont créé des perles de foi. J’espère que Dieu y pourvoira, c’est son secret et sa volonté. Puissé-je y correspondre.

Je reste en éveil, du moins j ‘essaie : ce qui précède l’exprime. La télé, surtout la 5 (C’est dans l’air), la 3 (Des Racines et des Ailes), Internet, les mails, Facebook, les recherches diverses (même les histoires de Toto !)… Tout cela entretient la vie… je continue mes découvertes ! Et bien sûr, en retraite, que de temps pour méditer, pour contempler (je fais des voyages en diaporama !)… et pour me reposer en Dieu et dans l’affection familiale et l’amitié des ‘connaissances’ liées durant les divers ministères ! J’ai eu de la chance et j’en remercie le Seigneur et… tous les copains !

Quel est votre message d’espérance aux chrétiens d’aujourd’hui ?

Évidemment, les récents événements qui ont frappé l’Eglise me font mal et les victimes, je les porte dans ma vie de prière. Mais parmi ces « criminels » il y en a qui m’ont fait du bien, beaucoup de bien. Je ne les réduis pas à ces actes répréhensibles. Mais qui suis-je pour les juger et leur jeter la première pierre ? Je me sens solidaire et des victimes et des acteurs. Pour moi, c’est un appel à me convertir et à l’humilité.

Jésus lui, a connu Pierre le renégat, Judas le traître, la femme adultère, Marie Madeleine, le larron et… il a pardonné… Malgré ces épisodes douloureux… eh bien, je « crois que je déborde de cette espérance » quand je fais le constat de l’espérance de maman qui a dû allumer l’étincelle de la vocation et a attendu dans la discrétion, et même les signes contradictoires de mon adolescence, dans la prière aussi, j’en suis persuadé. Expérimentalement, je suis convaincu que l’Esprit Saint a su « godiller artistiquement » pour que je suive cette voie où je trouve un bonheur profond.

Quand je me tourne vers le passé je suis émerveillé (parfois honteux) du parcours et surtout des relations établies qui se perpétuent… La patience de Dieu avec ma pauvreté et les richesses qu’il a semées en moi (et dont j’ai mal usé sans doute), me font dire qu’il faut espérer et espérer encore : le monde a une direction que je trouve dans ma foi.

Je souhaiterais que ma petite foi soit joyeuse et contagieuse, qu’elle me garde engagé dans l’édification du monde actuel et qu’elle se communique autour de moi : « Et même si l’homme extérieur s’en va vers la ruine (saint Paul Cor 2), je désire que l’homme intérieur continue à croître » et qu’il rencontre, bientôt, Celui qui l’a aimé comme il est, qui l’a saisi et qui, cahin-caha, essaie encore de marcher à sa suite dans la joie profonde.

Et j’ajoute à cette espérance celle de rencontrer, dans la paix et l’allégresse, le Dieu de tendresse, tous les parents et copains rencontrés durant la vie terrestre !

Propos recueillis par Joël Le Biavant

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