Notre-Dame, deux mois après : « Cette cathédrale est un lieu de culte »

Quatorze prêtres réunis pour l'occasion autour de Mgr Aupetit. KARINE PERRET/AFP
Quatorze prêtres réunis pour l'occasion autour de Mgr Aupetit. KARINE PERRET/AFP

Deux mois jour pour jour après l’incendie de Notre-Dame qui a détruit la toiture, la flèche et une partie de la voûte, l’archevêque de Paris a célébré le 15 juin la première messe à la cathédrale depuis le drame.  Délivrant ainsi un message fort sur la vocation de l’édifice.

« Cette célébration est un signe de l’enracinement chrétien de cette cathédrale. » D’entrée de jeu, l’accent est donné pour cette première messe dans Notre-Dame depuis le dramatique incendie. La date n’avait pas été choisie au hasard, puisqu’il s’agit de la fête de la Dédicace de la cathédrale, acte liturgique fondateur pour un lieu de prière : un retour aux sources en quelque sorte, puisque le culte y est établi depuis la fin du XIIe siècle.

Notre-Dame a été édifiée "pour manifester l'élan de l'homme vers Dieu".

Pourtant, ici point de messe solennelle, mais un petit comité d’une trentaine de personnes casquées, et composé pour moitié de prêtres, pour moitié de laïcs : ceux qui travaillent sur le chantier de restauration, ainsi que des salariés du diocèse, qui œuvraient au quotidien dans cette maison de Dieu. « C ’est leur maison », affirmera l’archevêque après la messe, au cours de la conférence de presse qui suivra. Il glissera aussi en forme de confidence que, selon l’architecte en chef qui suit les travaux, il existe un « esprit de communion » sur le chantier, le même qui a présidé à la construction de la cathédrale, au service d’une œuvre qui les dépasse.

Dans la chapelle de la Vierge

 Le lieu de la célébration, lui, est particulièrement bien choisi puisqu’il s’agit de la chapelle de la Vierge, au fond du chœur, derrière la fameuse Pietà. Là où, jusqu’à présent, était exposée la Sainte couronne d’épines ayant serti la tête du Christ, et sauvée miraculeusement des flammes de l’incendie du 15 avril. Dans une chapelle latérale, à droite, la fameuse Vierge du pilier, emblème de Notre-Dame, elle aussi entièrement préservée de l’incendie, et désormais barricadée derrière une palissade de bois. Un projet du diocèse envisage d’exposer une copie sur le parvis de la cathédrale…

« Heureux les habitants de ta maison, Seigneur », clame le psaume, après une première lecture lue par le général Jean-Louis Georgelin. Ce militaire, catholique, a été choisi par Emmanuel Macron pour être le représentant spécial chargé de la restauration et la reconstruction. La lecture évoque la Jérusalem céleste, l’Église « épouse de l’Agneau ». Quant à l’église avec un petit « e », épouse de pierres, elle se trouve aujourd’hui sale, percée en sa voûte par les stigmates du feu. Aussi la deuxième lecture résonne-t-elle d’un air particulier en ce jour, avec cette eucharistie célébrée au beau milieu des décombres : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (1 Pierre 2.4-10) …    Dans son homélie, l’archevêque de Paris laisse tomber des mots qui pèsent de tout leur poids, retentissant dans l’édifice vide. Ce que cette fête de la dédicace signifie, c’est « la consécration d’une église au culte divin », démarre-t-il de sa voix grave, retransmise par la chaîne de télévision KTO. « C ’est la raison profonde pour laquelle la cathédrale a é té édifiée : manifester l’élan de l’homme vers Dieu… » Et sa pierre angulaire, c’est le Christ. Sans Lui, « cette cathédrale s’effondrerait », insiste-t-il, plus sûrement que sous n’importe quel incendie, telle une « coquille vide, un écrin sans bijou, ( … ) un corps sans âme » .

 « Avons-nous honte de la foi de nos ancêtres ? »

Avec le Christ en revanche, poursuit Mgr Michel Aupetit, un chef-d’œuvre a été bâti, fruit du génie humain inspiré par le génie divin, mû par la foi de nos aïeux et par leur espérance d’un au-delà d’une « petite vie personnelle centrée sur soi ». Les paroles, puissantes, tranchent comme des couperets. Avec également cette interrogation, pressante, adressée à l’incroyance religieuse et à une laïcité qui « exclut toute dimension spirituelle visible » : « Avons-nous honte de la foi de nos ancêtres ? Avons-nous honte du Christ ? »

Avertissement

La fine pointe de son propos ressemble à un avertissement, adressé à ceux qui nous gouvernent, et qui auront à redonner son lustre à la splendeur médiévale : on ne peut séparer, par idéologie ou ignorance, la culture du culte, assène-t-il. On ne peut réduire la richesse spirituelle de Notre-Dame à un seul bien patrimonial. Ou alors, prévient Mgr Aupetit en appuyant ses paroles, « la culture sans culte devien[dra] inculture », autrement dit la ruine, la barbarie. « La laïcité ne peut consister à ne pas parler du Bon Dieu », avait-il glissé au chef de l’État après le 15 avril… Geste spirituel très fort, cette première messe est donc aussi un message politique énoncé avec beaucoup de clarté, alors que se déroule en sous-main une bataille aux enjeux énormes. Autour de la reconstruction de Notre-Dame se joue en effet la place de l’Église, affectataire du lieu depuis la loi de 1905, mais qui s'est parfois vue remise en question depuis le 15 avril, au moins dans les discours. Il existe aussi, et peut-être surtout, des intérêts économiques énormes, attirés par les millions de touristes – et / ou pèlerins – qui se pressent chaque année dans la nef, pour admirer les splendeurs de cette merveille architecturale.

Croix de la cathédrale d'Alep

Mgr Gollnish portant la croix des chrétiens d'Orient. ZAKARIA ABDELKAFI/AFP

À la fin de la messe, Mgr Aupetit s’est vu offrir une croix de pierre par Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient, au nom des chrétiens syriens persécutés. Elle a été taillée dans la cathédrale d’Alep, elle-même détruite en 2013 et rouverte au culte fin avril. Ce crucifix est le signe, a ajouté Mgr Aupetit, que les « forces de l’enfer ne prévaudront pas » contre l’Église. De fait, comme l’a souligné le lendemain un prêtre de Paris, si cet incendie peut être lu comme « une grande épreuve pour une Église qui doit passer par le feu pour être purifiée », il manifeste aussi la « protection mariale » dont bénéficie la cathédrale de la France, car les dégâts auraient pu être plus graves encore. Manifestement, l’épreuve n’est pas terminée, et les fidèles applaudissent leur archevêque qui défend une cathédrale menacée par des intérêts très puissants. « Faire descendre le Christ dans sa cathédrale, poursuit ce prêtre, c’est donner foi à la Parole du Christ : s’il est avec nous, qui sera contre nous ? »

 Aymeric Pourbaix
France Catholique N° 3638