Carme déchaux, théologien français et professeur à Rome, le Père François-Marie Léthel a été malade du coronavirus et a passé dix-sept jours dans une chambre d’hôpital. Une épreuve où la prière et l’eucharistie ont été d’un grand secours.

Quel rôle la Vierge Marie a-t-elle tenu pour vous dans la prière ?
P. François-Marie Léthel :
Cette période d’hospitalisation à l’hôpital Gemelli de Rome, du 8 au 25 juin, a coïncidé avec mon 45e anniversaire de sacerdoce. Au moment de mon ordination, j’avais confié toute ma vie sacerdotale à Marie. Jésus nous l’a donnée pour Mère lorsqu’Il était sur la Croix (cf. Jn 19, 25), et elle est tout spécialement présente dans les moments plus difficiles de notre vie. Je viens d’en faire une nouvelle et intense expérience dans cette maladie du Covid-19. En plus de ma Bible, j’avais avec moi deux livres dont je ne me sépare jamais, et qui ont été comme deux phares depuis mon entrée au Carmel : L’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux, et le Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge du Père de Montfort, livre qui a guidé toute la vie de saint Jean-Paul II. J’ai pu les relire et renouveler ce don total de moi-même à Jésus par Marie, dans l’Amour de l’Esprit-Saint – ce qu’ils nous enseignent tous les deux – et cela dans une nouvelle expérience de fragilité, de petitesse, de dépendance, mais avec la pleine confiance d’un enfant.
Marie était toujours auprès de moi au cours de ces journées, et mon chapelet ne me quittait pas. J’ai vécu avec une nouvelle intensité la brève prière de consécration du P. de Montfort, continuellement recopiée par Jean-Paul II : « Je suis tout à toi et tout ce qui est à moi est à toi, je te prends pour tous mes biens, donne-moi ton Cœur, ô Marie ».

Dans cette épreuve, vous vous êtes rapproché de la dévotion aux Cœurs de Jésus et de Marie…
J’ai vécu les deux jours qui précédaient mon anniversaire de sacerdoce, fêtes du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur immaculé de Marie à la lumière de saint Jean Eudes. Avec saint Louis de Montfort, il est en voie d’être proclamé docteur de l’Église. Tous deux sont les plus grands représentants de « l’École française » fondée par le cardinal de Bérulle. Jean Eudes est le grand théologien des Cœurs de Jésus et de Marie, si parfaitement unis qu’ils ne sont qu’un seul Cœur, et nous sommes tous appelés à vivre dans ce « Grand Cœur », qui est aussi le « Cœur de l’Église » découvert par Thérèse de Lisieux.
Ce qu’ils nous disent, c’est l’Amour infini dont Dieu nous aime et dont il nous donne de l’aimer en retour. J’ai repris personnellement le « contrat d’alliance » de Jean Eudes avec la Vierge Marie, une très belle prière de consécration que chaque prêtre pourrait faire, pour consacrer son propre cœur, comme cœur d’époux et de père, à l’unique amour des Cœurs de Jésus et de Marie. Cette symbolique du Cœur, si présente dans l’Écriture sainte, est universelle et toujours actuelle ; elle est d’une richesse inépuisable.

Vous avez confié à Zenit que votre vie de prière n’avait jamais été aussi dense que dans cette chambre d’hôpital. Pourquoi ?
Ces journées ont été la plus belle retraite spirituelle de toute ma vie de prêtre carme. Je n’ai jamais allumé la télévision, et je ne pouvais rien faire d’autre que prier, du matin au soir, selon cette forme de prière personnelle que Thérèse d’Avila appelle l’oraison, et qui est inséparablement communion d’amour avec Jésus et toute la Trinité, et continuelle intercession pour l’Église et le monde entier.

Vous dites aussi avoir tenu grâce à l’exemple du cardinal Van Thuan. Expliquez-nous…

Mgr François-Xavier Nguyen Van Thuan

Cela a été la plus grande lumière pour moi pendant cette hospitalisation. En travaillant pour la béatification de ce cardinal vietnamien François-Xavier Nguyen Van Thuan (1928-2002), j’avais découvert avec émerveillement sa spiritualité eucharistique et mariale, sacerdotale et missionnaire. Jean-Paul II l’avait invité à prêcher la retraite au Vatican en l’an 2000 sur le thème de l’espérance, et le pape François l’a récemment déclaré « vénérable » en reconnaissant l’héroïcité de ses vertus.
Pendant ses treize années de captivité dans les dures prisons communistes, il célébrait la Messe tous les jours avec quelques gouttes de vin dans la paume d’une main et une petite hostie dans l’autre, conservant continuellement une hostie consacrée dans sa poche de chemise pour vivre l’adoration perpétuelle. Aux autres prisonniers catholiques, il donnait une réserve d’hosties consacrées dans des paquets de cigarettes pour qu’ils puissent continuer à vivre l’adoration et la communion.

Pendant cette période de persécution, les évêques vietnamiens avaient donné aux laïcs engagés la permission de garder l’Eucharistie pour donner la communion dans les zones où les prêtres ne pouvaient pas pénétrer. Dans une de ses prières écrites en prison, Mgr Van Thuan disait à Jésus Eucharistie : « Je te porte avec moi jour et nuit. » Cette proximité continuelle de Jésus Eucharistie le soutenait dans sa souffrance, l’aidait à pardonner et à aimer héroïquement ses ennemis, à tel point que ses durs gardiens communistes devenaient souvent ses amis ! Il affirmait : « Ma seule force est l’Eucharistie. » Lui aussi vivait la spiritualité mariale et missionnaire du P. de Montfort et de Thérèse de Lisieux.

Concrètement, comment vous a-t-il inspiré ?
Suivant son exemple, j’ai célébré la Messe tous les jours dans la solitude de ma chambre, avec la plus grande simplicité. Le premier jour j’ai consacré une petite hostie que j’ai continuellement gardée sur moi dans une custode. Dans les brefs contacts quotidiens avec tous ceux qui entraient dans ma chambre, j’ai expérimenté ce rayonnement de la Présence réelle de Jésus et de la grâce de mon sacerdoce. Il y avait un courant très fort qui passait avec eux tous, dont j’ai admiré la charité et le courage pour un tel service difficile et dangereux.
En union avec Jésus qui « a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8, 17), j’ai reçu cette maladie comme une grande grâce sacerdotale, pour être solidaire des millions de personnes qui en sont touchées dans le monde entier, et dont beaucoup sont déjà morts, pour porter toute cette souffrance dans la Passion et la Résurrection de Jésus et pour le rendre réellement présent dans ce lieu de souffrance grâce à l’Eucharistie. C’était mon plus grand acte de charité sacerdotale.

Cette épreuve du confinement a créé ce que vous appelez une « blessure eucharistique »…
Elle a été surtout celle des laïcs en France et en Italie, comme totale privation de la communion pendant près de trois mois, et même le jour de Pâques. C’est surtout pour eux que j’ai écrit toute une série d’articles qui ont été publiés dans Zenit, en italien et en français.
Vivant à Rome avec des frères polonais, asiatiques, africains et latino-américains, j’ai vu que la situation était très différente dans leurs pays. Partout, les évêques étaient d’accord avec les gouvernements pour empêcher les rassemblements, et donc les Messes avec une assemblée nombreuse, mais ils ont souvent cherché comment accueillir un tout petit nombre de fidèles, et surtout comment donner aux fidèles la possibilité de communier en dehors de la Messe, toujours en respectant les normes sanitaires. En France et en Italie, il y a eu de belles initiatives eucharistiques dans ce sens, grâce à une minorité d’évêques et de prêtres, donnant la communion aux fidèles et leur confiant des custodes avec des hosties consacrées. Il y avait aussi la possibilité des « eucharisties domestiques » célébrées par les prêtres dans les familles.
À Rome, les églises restant ouvertes, beaucoup de prêtres acceptaient de donner la communion aux fidèles qui la demandaient. Sur ce point les salésiens ont été exemplaires dans toute l’Italie. Pour guérir cette blessure il faudrait relire l’encyclique de Paul VI, Mysterium fidei, sur l’Eucharistie à la lumière du Concile et son Credo du Peuple de Dieu proclamé le 30 juin 1968, juste après l’explosion de la contestation du mois de mai.

En quoi est-ce une blessure ?
En France et en Italie, on a souvent appelé cette privation de la communion « jeûne eucharistique », ce qui est très malheureux, car cette expression traditionnelle signifie au contraire se priver de toute autre nourriture pour recevoir la sainte communion. En appliquant de façon abusive cette expression à la privation de la communion, on a risqué d’imposer aux fidèles une vieille idéologie de l’après-68 qui s’était développée surtout en France et en Italie. Elle dévalorisait et relativisait l’Eucharistie pour valoriser davantage la Parole, et elle s’opposait à la communion quotidienne considérée comme une exagération, une sorte de gourmandise spirituelle.
Au contraire, depuis plus d’un siècle, avec les décrets de saint Pie X en faveur de la communion quotidienne (1905), tous les saints modernes sont des saints de l’Eucharistie quotidienne. Avant lui, Thérèse de Lisieux mettait l’accent non pas d’abord sur notre désir de recevoir Jésus, mais sur son désir de se donner à nous pour vivre en nous et nous unir à Lui. Maintenant, pour soigner et guérir cette blessure, il nous faut vivre et rayonner un plus grand amour de Jésus Eucharistie, en pleine communion avec le pape et nos évêques, toujours accompagnés par Marie, Mère de Jésus et de l’Église.

Propos recueillis par Véronique Jacquier
Publié dans France Catholique N°3690