Dans l’Évangile selon saint Luc, Jésus emploie une parabole afin de proposer une réponse à la question d’un docteur de la Loi « Qui est mon prochain ? ». Comme à son habitude, il appelle à interroger certaines certitudes bien installées. Sans toutefois renier la loi juive, il s’agit d’ouvrir la possibilité d’un dépassement. En notre époque, si éprouvée par le repli sur soi, l’exclusion et les conflits, prenons le temps de nous reposer la question : « Qui est mon prochain ? ».
Pour répondre au mieux à cette interrogation, nous pourrions, bien entendu, être tentés de lister toutes les personnes qui nous sont proches : parents, amis, collègues de travail, membres d’une même association ou d’une même communauté. On trouvera alors aisément de quoi énumérer tout ce qui, en ces personnes, nous conforte dans nos manières de penser et d’agir. Leurs écarts éventuels ou défauts seront dépassés, une sorte de pardon à bon compte et sans risques. C’est notre premier cercle de « prochains » qui rassure, fort heureusement, tout en laissant entrevoir qu’un autre monde existe, plus étrange, peut-être plus déstabilisant.
Nous avons donc tous aussi l’occasion, de temps à autre, de rencontrer de belles personnes en dehors de notre zone de confort habituelle. Le bon samaritain est sans doute de ce pays. C’est bien souvent de façon fortuite qu’il nous est donné d’expérimenter la sollicitude de celui que l’on ne connaissait pas, de celui que l’on pouvait même parfois tenir à distance. Au travers de gestes simples ou d’attitudes d’un altruisme fort, ce qui nous semblait impensable devient réalité. C’est bien parce que l’humilité des uns et des autres transforme les cœurs que tout ce qui paraissait jusqu’alors inconciliable devient naturel. Les barrières tombent, les barrières s’abaissent, les discours s’effacent. L’imprévu, qui a pu nous bousculer aux premiers abords, invente à présent de nouveaux dialogues, de nouvelles relations. Les liens qui se nouent viennent dépasser les incompréhensions, les anciennes rancunes.
On pourrait, dès lors, se demander pourquoi il nous est parfois si difficile d’endosser le costume du bon samaritain. De la même manière que manque-t-il à notre monde pour que se lèvent, dans les pays en guerre, des responsables reconnaissant en l’autre une part de lui-même, ce que l’on nomme notamment empathie ? Au lieu de craindre la perte, n’y-a-t-il pas en définitive plus à partager la joie d’une paix que l’on construit pas à pas avec ceux que nous découvrons comme si proches en humanité ? Quelle est cette force repoussant la rencontre, refusant le pardon, multipliant les obstacles ?
Sur ce chemin, le bon samaritain est pris de compassion. Il ne se contente pas de soigner les plaies, de trouver un hôtel pour le blessé et de prévoir de quoi subvenir à ses besoins immédiats et futurs. Cet étranger, celui-là même qui aurait dû, comme bien d’autres, poursuivre sa route, ose un pas de côté. Au lieu d’accélérer son rythme, afin d’être présent au plus vite où ses responsabilités l’attendaient, il décide de marquer l’arrêt salutaire qui va tout changer. Il ne rejette pas la loi mais l’adapte, la rend « acceptable » pour lui comme pour celui qui souffre.
La parole biblique est, nous le savons, intemporelle et permet que nous continuions à la proposer aujourd’hui pour notre monde, notre époque et pour chacun d’entre nous.
Au terme de ces quelques lignes de réflexion nous pouvons sans doute nous interroger encore : de qui sommes-nous le bon samaritain ?