Loi naturelle et droits de l’homme

Le désir d’accomplissement et de perfection est une loi universelle. Tout dans l’homme, comme dans tout être vivant, animal ou végétal, tend irrésistiblement à s’accomplir selon sa nature. Le feu tend à se répandre, la graine à devenir une plante, la fleur un fruit, l’enfant un adulte civilisé, etc. L’homme naît inachevé, mais contient en lui-même toutes les potentialités de la nature humaine. Alors que les autres êtres vivent en étant comme prisonniers de leur nature, conditionnés par celle-ci, l’homme dispose d’une certaine liberté qui le rend responsable de son accomplissement. De la conception à la mort, tout l’effort d’une vie humaine consiste pour chacun à accomplir en soi-même les potentialités de la nature humaine : à s’humaniser. Les Romains voyaient en ce désir un devoir, celui « de parfaire en soi la nature humaine et de la respecter chez les autres »[1]. Ils l’appelaient l’Humanitas. En reconnaissant leur dignité, les hommes s’obligent ainsi mutuellement à respecter en eux-mêmes et en l’autre leur commune nature, c’est-à-dire à vivre dignement.

De ce désir et devoir de perfection découle une morale naturelle en vertu de laquelle une chose est bonne ou mauvaise selon qu’elle contribue ou non à l’accomplissement de la nature humaine. Ainsi par exemple, l’instruction et l’activité physique sont particulièrement bonnes en ce qu’elles permettent la croissance des enfants.

Saint Thomas, citant Aristote[2], observe que « Le bien est ce que tous les êtres désirent », il est « ce que chaque chose recherche en tant qu’elle désire sa perfection »[3].

Le bien est donc déterminé par la nature humaine : les choses sont bonnes ou mauvaises selon qu’elles conviennent ou non à la nature humaine. C’est la nature humaine qui est ainsi à l’origine de la morale, d’où l’importance de connaître cette nature. Les philosophes grecs puis chrétiens[4] y ont distingué quatre aspects fondamentaux : l’homme est par nature un – êtrevivantsocialspirituel. Chacun de ces aspects est un bien qui produit en l’homme une inclination spéciale : comme tout être, l’homme désire conserver l’existence. Comme tout être vivant, l’homme désire transmettre la vie. Comme être social (ou politique), l’homme désire vivre en société. Enfin, comme être spirituel[5], l’homme désire connaître la vérité et Dieu. Tout ce qui répond à ces désirs est un bien, tout ce qui y fait obstacle (la mort, la maladie, la solitude, l’erreur) est un mal. De ces inclinations, il est possible de déterminer une règle de conduite, autrement dit, une morale.

Cette morale est naturelle car elle découle de la nature humaine : elle est la voie, le « droit chemin » par lequel la personne accomplit son être, sa nature humaine : elle est la « loi morale naturelle », la « loi gravée dans les cœurs »[6] accessible par la raison.

Ainsi, cette « loi naturelle » ne crée pas le bien, mais c’est le bien qui détermine la loi. La raison déduit la loi du bien désiré, comme on déduit un chemin d’un but à atteindre. En observant cette loi, la personne s’accomplit elle-même et y trouve son bien[7].

Cette loi naturelle existe indépendamment de la volonté des législateurs, elle est à l’origine des droits de l’homme. Ceux-ci lui ont conféré une force juridique internationale en garantissant à toute personne la faculté de s’accomplir en tant qu’être humain. C’est en observant les caractères de la nature humaine que le contenu des doits de l’homme peut être déduit.

L’homme est un être vivant, social et spirituel

Ainsi, l’observation que l’homme est par nature un être vivant, social et spirituel permet de déduire que les droits de l’homme doivent protéger la vie et l’intégrité physique des personnes (être), puis leur faculté de fonder une famille (être vivant), puis celle de s’associer et de s’exprimer (être social) et enfin les libertés de la conscience (être spirituel). La considération pour la nature et la dignité de la personne humaine permet ainsi d’établir les droits de l’homme, leur finalité, leur contenu, leur autorité et leur universalité.

La loi naturelle diffère de la justice

Il faut noter ici que la loi naturelle diffère de la justice en ce que la première a pour objet le bien et la seconde, le juste. Alors que la loi naturelle reconnaît à chacun le droit naturel de s’accomplir selon sa nature, la justice est une question d’équité, elle consiste à « attribuer à autrui ce qui lui est dû »[8]. Certes, les droits de l’homme peuvent servir la justice, en ce que, par exemple, l’alimentation et l’instruction sont dues à l’enfant, mais ils ne sont pas identiques à la justice.

C’est de cette conception de la nature et de la dignité humaines que des philosophes et diplomates, parmi lesquels le français Jacques Maritain et le libanais Charles Malik, ont tiré leur vision des droits de l’homme. Ils ont profondément inspiré et influencé la rédaction de la Déclaration universelle. Ils ont voulu éviter que celle-ci adopte une compréhension matérialiste, individualiste ou collectiviste de l’être humain.

Extrait de Grégor Puppinck, Les droits de l’homme dénaturé, Le Cerf 2018.

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[1] Michel Villey, Le droit et les droits de l’homme, Paris, PUF, coll. Quadrige, 1983, p. 87.

[2] Cette pensée constitue la base de l’Ethique d’Aristote, 1094a.

[3] Charles De Koninck, De la primauté du bien commun contre les personnalistes, cité par Sylvain Luquet, in « Charles De Koninck et le bien commun », Laval théologique et philosophique, vol. 70, n° 1, Février, 2014, p. 45-60.

[4] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, IIae, q. 94, a. 2.

[5] Jean-Jacques Rousseau s’opposera à cette compréhension en soutenant que la société corrompt les hommes.

[6] Par spirituel, il faut entendre doté d’un esprit c’est-à-dire capable de réfléchir, de penser sur lui-même.

[7] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, IIae, q. 94, a. 2.

[8] Pour une synthèse actuelle sur la loi naturelle, voir Commission Théologique Internationale, « À la recherche d’une éthique universelle. Nouveau regard sur la loi naturelle », Document XXIV, 2009.

[9] Alain Sériaux, in « L’objectivité du ‘‘ius’’ selon Saint Thomas d’Aquin », Persona y derecho, n° 40, 1999, pp. 257-270.

GRÉGOR PUPPINCK

Grégor Puppinck est Directeur de l’ECLJ.

Docteur en droit, diplômé de la Faculté de droit de Paris II et de l’Institut des Hautes Etudes Internationales (Panthéon-Assas).

Membre du Panel d’Experts de l’OSCE/ODIHR sur la liberté de religion et de croyance.

Expert auprès du Conseil de l’Europe, au sein notamment du Comité d’experts sur la réforme de la Cour européenne.

Président de l’Initiative Citoyenne européenne “Un de Nous”.

Il a enseigné aux facultés de droit de Mulhouse et de Strasbourg.

Il est l’auteur de plusieurs livres et de nombreux articles (Les droits de l’homme dénaturé, Cerf, 2018).

Il a reçu le Prix Humanisme Chrétien en 2016 pour “La famille, les droits de l’homme et la vie éternelle“, ainsi que le prix Anton Neuwirth pour la défense de la vie en 2014.

En 2011, il a été fait Chevalier dans l’Ordre du Mérite de la République italienne (cavaliere de la republica) pour services rendus dans l’affaire Lautsi c. Italie. En 2014, il a été fait Commandeur dans l’Ordre de Saint Grégoire le Grand.