L’on ne revient pas indemne de Jérusalem. Tant d’Histoire sur si peu de mètres carrés donne le vertige. Tout au long de ma visite, je me suis sentie comme privilégiée. Le privilège de me trouver là où s’est produit le plus extraordinaire évènement de l’humanité : la venue du Messie. J’ai peu parlé, de peur que la distraction des mots me prive de la pleine conscience de chaque regard que je pouvais poser ou émotion que je pouvais ressentir. J’ai pris soin de chaque moment comme l’on prend soin d’un objet précieux pour être sûr de l’emporter intact avec soi.
En déambulant dans les ruelles étroites et effervescentes, moi la Française, à peine arrivée, eus la surprise de me sentir un peu chez moi. À Jérusalem, chaque image de l’univers biblique qui a façonné notre monde chrétien prend soudainement vie. Les senteurs, les lumières, les couleurs, les bruits, pourtant si éloignés de nos coutumes et paysages européens, semblent curieusement familiers.
La musique sonore de l’arabe se mêle à celle de l’hébreu et l’on rencontre parfois quelques mots français dans la bouche des moines franciscains, comme le legs timide et presque effacé de ce que fut la France autrefois pour la chrétienté.
On y croise les vestiges de nos ancêtres, les croisés, qui ont marqué dans la pierre l’éternité de leur foi et de leur courage. Cette terre sableuse a bu les litres de sang de ceux, bien souvent Français, qui sont morts dans l’espérance de voir Jérusalem libérée du joug musulman.
Parfois les yeux s’attardent sur un détail et l’on devine un pélican gravé dans la roche, symbole ancestral de l’amour du Christ depuis Saint Augustin.
Au détour d’une maison, émergent des tréfonds de l’histoire des colonnes romaines, souvenir d’un passage dont la beauté des œuvres monumentales le dispute à la violence de la destruction du second temple de Jérusalem.
Au milieu d’un énorme bazar de travaux et d’objets entassés, apparaît le Saint Sépulcre. Nous sommes presque seuls. La guerre et le risque d’attentats ont découragé l’habituelle horde de touristes et de croyants qui emplit les lieux. Cette solitude amplifie encore la solennité de l’instant. Il me faut imaginer qu’à l’époque il n’y a pas d’église, mais un vaste terrain quasiment vierge.
En entrant, je vois des femmes à genoux embrasser la pierre où fut lavé le corps de Jésus et y apposer leur front. Leur façon de retenir la présence de Dieu. Moi-même, je suis bouleversée. Le récit des Évangiles me saute à l’esprit et j’imagine devant moi le corps de cet homme qui est aussi mon Dieu. Je le vois transporté quelques mètres plus loin dans son tombeau où j’apposerai mes mains et je gravirai les marches qui me séparent du mont Golgotha où il fut crucifié. Je m’agenouillerai, parce qu’il est difficile de rester debout devant la cavité rocheuse où la croix de son martyre fut dressée, et je prierai, mêlant ma voix implorante aux millions d’autres qui ont murmuré avant moi en ces lieux. Je n’ai pas les mots pour expliquer cette joie que procure l’humilité devant la grandeur.
Je marcherai ensuite dans ses pas sur le chemin de Croix. Au milieu des interpellations joyeuses des marchands, l’on suit ce chemin de souffrance et de rédemption où sont marqués au mur les différents points de chute de Jésus. On s’y arrête, on imagine les yeux fermés, et l’on aurait aimé alors être Simon de Cyrène l’aidant à porter le fardeau de sa croix, ou Sainte Véronique venue essuyer son front pour soulager un peu de sa souffrance, en dépit de la brutalité des soldats et de la haine de la foule. Puis, l’on ouvre les yeux et l’on se sent soudainement triste, accablé par la médiocrité de nos péchés et la vacuité de nos existences.
Il se dit que sous la charge insoutenable de sa croix, Jésus posa sa main sur le mur d’une des maisons pour reprendre un peu de force. À cet endroit, la pierre y est creusée par le contact des millions de mains de pèlerins venus toucher la promesse divine. Si l’espérance devait avoir une forme, elle aurait celle-ci.
Partout, les prières se mêlent aux armes.
Chacune des trois religions, chaque Église se dispute le moindre centimètre sacré de cette Terre Sainte. La tension est palpable, on devine le compromis fragile et la cohabitation subie.
Au cœur de cette poudrière contenue dans des remparts de quatre kilomètres, le moindre mot, le moindre geste déplacé, la moindre violation des accords douloureusement obtenus peut faire office d’étincelle.
On pressent que le destin de l’Humanité, pour le meilleur comme pour le pire, pourrait de nouveau se jouer sur ce petit bout de terre désertique.
En quittant le vieux centre pour prendre de l’altitude sur le mont des Oliviers, l’on passe devant l’immensité du désert de Judée où Jésus jeûna durant quarante jours et fut mis à l’épreuve par le Diable. À l’ombre d’un olivier, l’on s’étonne qu’une vie aussi fabuleuse aux répercutions aussi immenses ait pu se tenir dans un espace qui se parcoure aujourd’hui en quelques minutes de voiture.
Le soleil écrasant se reflète au loin dans la Mer Morte. Ici, c’est un fleuve, le Jourdain, où fut baptisé le Christ, qui sépare les frontières d’Israël et de la Jordanie. Mais les fleuves ne suffisent pas toujours. Les barbelés qui séparent Israël de la Palestine, tout comme les sirènes qui résonnent régulièrement dans la ville et le sillage nuageux des roquettes qui traversent le ciel, nous rappellent la guerre qui fait rage.
Arrivée sur les hauteurs, le panorama est magnifique. De loin, la Jérusalem des peintures d’Émile Signol ou du récit de Chateaubriand ne semble pas tellement avoir changé de visage.
En bas à droite se distingue le jardin où Jésus se laissa prendre par les Romains. Légèrement plus haut, l’église Dominus Flevit se dresse en forme de larme, faisant écho à celle que Jésus versa ici même, en prévoyant la destruction future du Temple sacré de Jérusalem.
Le Christ ne s’était pas trompé.
En face du rocher où il sanglota, se dresse, dorénavant, la grande Mosquée au dôme scintillant, en lieu et place du Temple juif, détruit par deux fois.
Les lieux musulmans ne sont ouverts ni aux juifs ni aux chrétiens. Mais l’inverse n’est pas vrai. Le peuple juif ne peut plus se rendre au Mont du Temple, leur lieu saint, devenu aujourd’hui l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’Islam. Le cœur se serre en regardant ces hommes et femmes juifs condamnés à prier au pied d’une parcelle de mur, le mur des Lamentations, dernier vestige accessible du Temple disparu et qui soutient aujourd’hui l’esplanade des Mosquées. Même les plus nihilistes des occidentaux ne peuvent rester insensibles à la vibration de cette ferveur millénaire.
En contre-bas, s’étend le plus grand cimetière juif du monde. Les vivants se bousculent pour être enterrés au milieu de ces tombes à perte de vue, dont certaines ont plus de deux milles ans. Il se dit, dans la tradition juive, que ces défunts-là seront les premiers à ressusciter. En face, se tient aussi un immense cimetière musulman cherchant, là aussi, à étendre mètre après mètre la prééminence d’Allah par la présence de ses morts.
Manifestement, le combat démographique pour la Terre Sainte ne s’arrête pas aux frontières de la vie.
Je rentre à Paris avec le sentiment confus d’avoir vu trop choses pour en prendre la pleine mesure et insuffisamment pour que ma soif de connaissance et de transcendance soit assouvie. Alors que la route défile sous mes yeux, je me remémore le magnifique poème de Musset « L’espoir en Dieu » qui versifie l’ancestral doute des Hommes devant l’éternité. Et je souris, parce qu’à Jérusalem, le temps de quelques heures fugaces à l’échelle de l’Humanité, on a l’insondable privilège… de ne plus douter.









