« Humanae vitae » : l’intuition prophétique de Paul VI…

ARTICLE | 14/10/2014 | Numéro 1918 | Par Antoine Pasquier

 

Très décriée à sa publication en 1968, l’encyclique sur le mariage et la régulation des naissances est devenue un texte fondamental. Et un rempart face aux bouleversements anthropologiques contemporains.

« Jamais comme en cette conjoncture, nous n’avions senti le poids de notre charge. » Les mots de Paul VI sont empreints de gravité, en ce 31 juillet 1968. Trois jours plus tôt, il rendait publique son encyclique Humanae vitae, provoquant un profond séisme dans le monde catholique et même au-delà. Dans sa première audience générale après la publication de ce court texte sur le mariage et la régulation des ­naissances, l’ancien archevêque de Milan ne fait pas l’impasse sur les sentiments qui l’ont assailli durant les quatre dernières années. « Nous pouvons vous avouer que ce ­sentiment de notre responsabilité ne nous a pas fait peu souffrir spirituellement […]. Combien de fois – humainement parlant – n’avons-nous pas compris l’inaptitude de notre pauvre personne. »

On comprend que le combat, tant spirituel qu’humain, fut rude, et l’ébranlement certain. Pourtant, Paul VI n’a pas cédé et n’a même eu aucun « doute sur [son] devoir de prononcer [sa] sentence dans les termes exprimés ».

Sainteté : « Une génération envahie par la sainteté, telle devrait être la caractéristique de notre temps. » (Audience du 3 juillet 1968).

Une commission secrète

Courageux Giovanni Battista Montini ? Répondre à cette question nécessite de replonger dans l’atmosphère tempétueuse des années 60 et de reprendre les étapes qui ont conduit à la signature d’Humanae vitae. Lorsqu’il est élu le 21 juin 1963, Paul VI hérite d’une des dernières initiatives de Jean XXIII : la création en mars 1963 d’une commission pontificale – secrète – pour l’étude des problèmes de la population, de la famille et de la natalité. Composée de huit démographes, elle devait aider le pape à élaborer une réponse face aux tentatives politiques de limitation des naissances se faisant jour dans de nombreuses régions du globe avec l’appui des Nations unies.

Mais Paul VI se rend vite compte que la question déborde très largement de son cadre initial. La commercialisation de la contraception orale se généralise dans les pays développés. La pilule bouleverse la pratique des couples et interpelle la ­doctrine traditionnelle de l’Église des fins du mariage, réaffirmée par Casti connubii de Pie XI (1930). Rome ne peut rester silencieux.

En février 1963, Paul VI élargit la commission de huit à treize membres, avec des théologiens et des pasteurs, dont deux prêtres en désaccord avec la position officielle de l’Église sur la régulation des naissances. L’introduction d’éléments aux opinions diverses « était destinée à faire jaillir de la discussion un mémorandum dont tous les arguments hostiles ou favorables auraient été pris en compte », expliquera en 1983 l’historien français Michel Rouche.

Montini cherche en effet à obtenir un consensus unanime pour battre en brèche toutes les objections, sans se rendre compte de la voie sans issue vers laquelle il avance. Entre avril et juin, l’impor­tance de la minorité favorable à la levée de l’interdit des inhibiteurs hormonaux ­grandit, et la pression médiatique s’accentue.

Paul VI décide alors de sortir la commission de la clandestinité et officialise son existence devant le Concile le 23 octobre 1964. Cette annonce retire de facto la question des débats conciliaires ; et le Saint-Père fait explicitement préciser qu’il se réserve la décision finale. La commission, à nouveau élargie en novembre 1964, compte ­désormais une cinquantaine de membres.

La transparence et la large consultation voulues par Paul VI n’apaisent pas les débats, bien au contraire. L’officialisation de la commission amplifie les voix discordantes à l’extérieur, renforcées par la fuite de documents internes prouvant le renversement de la majorité des experts lors des sessions de travail de mars et juin 1965.

Paul VI prend la mesure de la gravité de la situation : « Plus je nomme de personnes dans le groupe, plus la question devient complexe ». Impossible, bien entendu, de faire marche arrière. D’autant que la constitution pastorale Gaudium et Spes précise en décembre 1965 que le pape s’est engagé à trancher cette controverse.

Il n’a donc pas d’autre choix. Il convoque la commission du 13 avril au 25 juin 1966, avec un objectif : dégager une position définitive. Le lent basculement de la majorité se confirme : quinze des vingt ­théologiens déclarent que la contraception n’est pas intrinsèquement mauvaise, tous les médecins sauf un leur emboîtent le pas, quinze des dix-sept laïcs demandent à l’Église de laisser les couples choisir en conscience comment réguler leur fécondité. Seuls les démographes apparaissent en retrait.

Femmes : « L’Église a suscité des légions de saints dans le monde : à côté des martyrs, des vierges, des docteurs, des papes et des confesseurs, elle aura l’immense famille des saintes femmes, mères de famille et veuves. »( Homélie du 25 décembre 1965).

Entre les tenants de la Tradition et ceux qui veulent partir des réalités pour définir la morale, aucun texte de consensus ne sera trouvé. Après une semaine d’auditions, les cardinaux et les évêques chargés de superviser la session adoptent le 24 juin à la majorité le texte final déclarant la contraception conforme à la doctrine de l’Église

Comment Paul VI a-t-il reçu ces conclusions et pourquoi est-il resté silencieux deux années durant, jusqu’à cet été 1968 ? Pesait-il le pour et le contre de cette « grave responsabilité » qu’il était appelé à prendre ? Ou cherchait-il une troisième voie, entre le maintien d’une doctrine traditionnelle trop chahutée et l’ouverture vers une « condescendance facile aux opinions courantes » ? L’influence du très conservateur cardinal Ottaviani, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a souvent été avancée dans le choix final de Paul VI de maintenir la condamnation des contraceptifs hormonaux. Or Ottaviani démissionne de sa charge en janvier 1968, six mois avant Humanae vitae. Avec le recul, c’est un tout autre cardinal qui semble avoir inspiré la décision de Paul VI : Karol Wojtyla.

« Des limites au pouvoir de l’homme sur son corps »

Empêché par les autorités polonaises d’assister à la session de 1966, l’archevêque de Cracovie réunit une commission archidiocésaine composée de théologiens moralistes et d’un médecin. Les experts polonais rédigent un mémorandum développant une approche personnaliste de l’amour humain et de la sexualité, dans la veine d’Amour et responsabilité écrit par Wojtyla en 1962. « Ce texte a été sa manière de compenser son absence involontaire », affirme Yves Semen  dans son introduction des catéchèses de Jean-Paul II sur la théologie du corps.

Adressé le 2 février 1968, le ­mémorandum de Cracovie n’arrivera qu’à la fin du mois à Rome, alors que le schéma directeur de Humanae vitae est déjà en cours de ­rédaction. « Ce n’est donc pas [lui] qui a servi de base à l’encyclique, regrette Yves Semen. Mais une lecture attentive du texte montre que l’encyclique y puise en plusieurs passages, notamment en ce qui concerne la dimension positive de l’expression sexuelle de l’amour. » Paul VI tient ici sa troisième voie qui le confirme dans le choix de prendre la ­solution la plus difficile. Le 25 juillet 1968, il ­apposera sa signature en bas du document.

Charge pontificale : « Faire avec joie ce que Tu désires à présent de ma personne, même si cela dépasse immensément mes forces et me demande la vie.  » Note personnelle.

La réception de l’encyclique suscita une opposition sans précédent. Paul VI l’avait d’ailleurs anticipé : « On peut prévoir que cet enseignement ne sera peut-être pas facilement accueilli par tout le monde » (HV 18). C’est peu dire. Pourtant, quarante-six ans plus tard, Humanae vitae est porté au crédit de celui qui sera déclaré bienheureux le 19 octobre. Le pape ­François lui-même, dans un entretien accordé au Corriere della Sera, a fait l’éloge de ce texte et de son auteur : « Son caractère génial a été prophétique, il a eu le courage de s’opposer à la majorité et de défendre la discipline morale ». Comment expliquer ce retournement ?

« Prophétique. » L’adjectif revient en boucle lorsqu’est évoquée aujourd’hui Humanae vitae. Ne serait-il pas plus juste de parler « des intuitions prophétiques » de Paul VI ? « Il a eu l’intuition qu’en dissociant complètement la sexualité de la reproduction, on créait les bases pour des transforma­tions anthropologiques irréversibles », admet l’historienne des religions Emma Fattorini, dans le journal Libération ! Avortement, manipulations génétiques, marchandisation des corps, gender, néomalthusianisme… Montini avait vu loin et juste en écrivant : « Si on ne veut pas abandonner à l’arbitraire des hommes la mission d’engendrer la vie, il faut nécessairement reconnaître des limites infranchissables au ­pouvoir de l’homme sur son corps et sur ses fonctions ; limites que nul homme, qu’il soit simple particulier ou revêtu d’auto­rité, n’a le droit d’enfreindre ».

Église : « Je pense, je prie pour que l’éternelle rénovation dont l’Église a besoin germe de l’intérieur.  » ( Extrait d’une lettre à M. Bendiscioli).

Intuition prophétique aussi lorsqu’il comprend que l’Église perdrait son autorité – et son âme – en cédant à la dictature du relativisme. « Il voulait que la communauté ecclésiale s’ouvre au monde, sans cependant céder à l’esprit du monde. Avec une sagesse prudente, il a su résister à la tentation de “s’adapter” à la mentalité moderne », dira de lui Jean-Paul II en juin 2003.

Intuition prophétique encore lorsque Paul VI prit conscience de la profondeur et de la puissance de la pensée wojtylienne à la lecture du mémorandum de Cracovie. Il savait au fond de lui qu’Humanae vitae n’était qu’au commencement d’une œuvre plus vaste. Il le dira le 31 juillet 1968 : « Ce document n’est pas l’exposé complet de tout ce qui a trait à l’être humain dans le domaine du mariage, de la famille, de l’honnêteté des mœurs, domaine immense sur lequel le magistère de l’Église pourra et devra sans doute revenir, avec un dessein plus ample, organique et synthétique ».

« Paul VI, l’avocat de la personne humaine »

Sans cette encyclique, Jean-Paul II n’aurait pas développé sa théologie du corps de la même manière. ­L’aurait-il seulement fait d’ailleurs ? « Humanae vitae pose les prémisses qui permettent de tracer les grandes lignes de la spiritualité chrétienne de la vocation et de la vie conjugales », déclara-t-il le 3 octobre 1984, rendant justice au courage et à la lucidité de son prédécesseur.

Comment ne pas regarder, enfin, le miracle attribué à Paul VI – la guérison d’un fœtus dans le sein de sa mère – comme un signe de reconnaissance de son œuvre en faveur de la vie et de la famille ? « À 40 ans de la publication de l’encyclique, nous pouvons mieux saisir combien cette lumière est décisive pour comprendre le grand “oui” qu’implique l’amour conjugal », a estimé Benoît XVI en octobre 2008. Pour le pape émérite, Paul VI incarne mieux que quiconque « l’avocat de la personne humaine ».

Antoine Pasquier

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