Peu de temps après son retour à la foi, Raymond Lulle [auteur catalan du XIVe siècle] écrit un étonnant petit traité, en forme de conte initiatique et de dialogue philosophique, sur la rencontre interreligieuse, le Livre du gentil et des trois sages. Dans cet ouvrage, trois sages sont amis, bien que de différentes religions : comme on s’en doute, l’un est juif, l’autre chrétien, le troisième musulman (ou, selon le vocabulaire médiéval du livre, « sarrasin »). Alors qu’ils se promènent ensemble dans une forêt, devisant de leurs enseignements respectifs, ils rencontrent Dame Intelligence, qui leur fait don de nouveaux éléments de sagesse. Alors qu’ils s’en réjouissent ensemble, arrive un païen (un « gentil » comme on disait alors), venu d’un pays lointain et particulièrement malheureux : il a pris conscience du caractère inéluctable de la mort, et en a perdu tout goût pour la vie.
Alors qu’il s’en ouvre aux trois amis, ces derniers entreprennent de lui démontrer l’existence de Dieu et la vie éternelle, notions dont il n’a jamais entendu parler. Les trois sages sont, sur ces points, parfaitement d’accord, et on ne sait, en lisant le dialogue, quel est le sage qui s’exprime dans tel ou tel passage, tant leur unanimité est parfaite. Vaincu par cette triple offensive, le païen devient bientôt un croyant enthousiaste, seulement pris de pitié pour ses proches encore dans l’obscurité de l’ignorance ; il veut sans tarder les en tirer, et demande aux sages des conseils sur le moyen de servir ce Dieu qu’il vient de découvrir et de mener tous les hommes au salut éternel.
Lequel de vous a-t-il la meilleure Loi ?
« En réponse au Gentil, chacun des trois Sages lui dit de se convertir à sa Loi et à sa croyance.
– Comment, dit le Gentil, vous n’avez pas tous trois une même Loi et une même croyance ?
– Non, répondirent les trois Sages. Nous sommes de croyances et de Lois différentes. L’un de nous est juif, l’autre chrétien, l’autre sarrasin.
– Lequel de vous, demanda le Gentil, a-t-il la meilleure Loi ? Chacune de vos Lois est-elle vraie ?
Chacun des trois Sages répondit, se prononça contre les deux autres, loua sa croyance et adressa des reproches aux autres. »
À ce stade, le nouveau converti est dans une impasse encore plus désespérante que la précédente : à peine a-t-il entendu parler pour la première fois de Dieu qu’il se trouve confronté à la diversité des religions positives. Une diversité religieuse vécue comme une catastrophe : comment des hommes si sages peuvent-ils être en désaccord ? L’ancien païen pourrait en conclure, comme beaucoup de nos contemporains, qu’un tel désaccord prouve que rien de ce que lui ont dit ces sages n’est vrai ; à défaut, il pourrait encore ne considérer comme vrai que ce qui fait l’objet d’un consensus des sages, en se réfugiant dans une religion syncrétique et déiste. Mais il n’en fait rien : il demande aux trois sages de bien vouloir, chacun son tour, chercher à le convaincre ; il serait alors en mesure d’évaluer par lui-même laquelle des trois religions est la meilleure.
Se met alors en place un exercice qui n’a que l’apparence de commun avec nos numéros de magazines hebdomadaires titrant modestement « Les religions au banc d’essai » et proposant de synthèses brèves et diablement efficaces de religion comparée. Ici, il s’agit au contraire de donner la parole, même fictivement, à chacun des protagonistes. Les trois sages, faisant assaut d’exquise politesse, décident de parler chacun à leur tour, et de ne pas s’interrompre : le païen seul a le droit d’intervenir, pour poser une question ou proposer une objection.
Il ne s’en prive guère, et se montre un auditeur particulièrement attentif et actif au cours des trois présentations successives. Le sage juif, par privilège de l’ancienneté de sa religion, parle le premier, et démontre par des raisons nécessaires la vérité des points principaux du credo juif : l’unité de Dieu, la création du monde, le don de la Loi à Moïse, l’attente du Messie… Le chrétien lui succède, ajoutant aux éléments qu’il partage avec le sage juif les articles de sa propre foi : il démontre donc la Trinité, l’Incarnation, la Rédemption, la Résurrection du Christ, avant de passer la parole au sarrasin. Ce dernier expose alors les raisons qui prouvent la prophétie de Mahomet, l’origine divine du Coran et divers éléments de la foi musulmane.
Ayant écouté toutes ces raisons, l’ancien païen rend grâce à Dieu : à l’aide de cette exposition précise, il peut désormais discerner la vérité, qui lui apparaît très clairement. Il est sur le point de révéler quelle foi il compte embrasser, et donc quel sage a remporté la joute, quand il aperçoit au loin certains de ses amis, encore païens. Il propose aux trois sages d’aller les chercher : à son retour, il pourra exposer à tous son choix et ses raisons ; ce sera l’occasion d’en profiter pour convertir ses amis à sa foi nouvelle.
La recherche de la vérité mérite plus qu’une simple discussion
En son absence, les trois sages décident de quitter les lieux avant son retour, sans connaître l’issue du débat. Non qu’ils ne s’y intéressent pas, loin de là ; mais ils ont trouvé cet échange si riche, si passionnant, qu’ils n’entendent pas le clore trop vite. La recherche de la vérité mérite plus qu’une simple discussion. Ils décident donc de se retrouver tous les jours entre eux pour poursuivre l’exercice, jusqu’à ce que l’un d’entre eux parvienne à convaincre les deux autres. C’est sur cette incertitude quant au résultat de la controverse qu’avec les trois sages, le lecteur va rester.
Cette œuvre si riche tient du programme pour le jeune Raymond Lulle qui commence sa carrière de propagateur du christianisme. On l’a pourtant souvent opposée à la suite de sa carrière : comment l’auteur d’un conte si respectueux est-il devenu un polémiste ardent ? L’opposition n’a pas forcément lieu d’être. Au contraire, Raymond nous livre ici les secrets d’une bonne polémique, c’est-à-dire d’une polémique réellement constructive et respectueuse.
La première condition semble être le silence. Les protagonistes acceptent de se taire et de s’écouter pour se comprendre, tout comme Raymond a dû certainement, pour écrire un tel livre, se mettre humblement à l’école de maîtres juifs et musulmans. Le silence attentif est un préalable à toute discussion.
Mais l’histoire des trois sages met en valeur un élément beaucoup plus surprenant. On aime rapprocher ce dialogue d’une œuvre bien plus tardive, Nathan le Sage de Lessing : elle en partage la douceur, la sérénité, mais là où Lessing veut montrer que les religions abrahamiques se valent, ou que du moins leur différence de valeur ne peut être estimée et qu’il faut donc les aimer également toutes trois, les trois sages font un pari tout à fait différent. De ce fait, le Livre du Gentil apparaît comme le contraire de la pièce de Lessing. Ce dernier entendait réduire la diversité religieuse à une apparence finalement superficielle : toutes les religions adorent le même Dieu, d’une manière au fond similaire et en tout cas aussi bonne l’une que l’autre. Confrontés à la même difficulté – la catastrophe inexplicable que représente la diversité religieuse –, les trois sages n’entendent pas la nier ni la minimiser. Ils ne choisissent pas de rassurer le païen, pourtant désespéré de cette division, en l’assurant que, sur l’essentiel, ils sont d’accord et que leurs différences ne sont que des queues de cerises vaguement folkloriques. Ils ne cherchent pas le consensus, l’abolition de leurs croyances personnelles.
Il n’y a pas de confrontation sans affirmation de ses opinions aux dépens des opinions des autres
Au contraire, ils mettent en évidence leurs dissensions par une confrontation qui, toute polie qu’elle est, demeure en un sens violente : il n’y a pas de confrontation sans affirmation de ses opinions aux dépens des opinions des autres. Mais cette forme de violence, adoucie par les règles qu’ils se fixent, en évite une autre, bien moins évidente mais sans doute plus oppressive : la violence de l’obligation du consensus, qui au fond empêche tout véritable dialogue en gommant les différences. Leur entretien se fonde sur l’écoute réciproque : cela n’a rien à voir avec la recherche d’un accord, d’un consensus.
Dans leur sagesse, les trois hommes nous rappellent que, face à la diversité, il convient d’abord de l’accepter. C’est un truisme : la différence fait peur. Le premier réflexe est donc de la nier comme différence, de ramener l’inconnu à du connu, de se rassurer en nivelant. Il est alors assez naturel, devant la diversité religieuse, d’être tenté de la nier en profondeur, au nom d’une unité plus profonde.
Accepter de respecter ceux qui ne me ressemblent pas
c’est d’accepter de respecter ceux qui, réellement, ne me ressemblent pas. Cela présuppose de prendre acte que les différences qui nous distinguent sont profondes, considérables. Je dois donc accepter de penser qu’on peut véritablement penser autrement, véritablement être en désaccord avec moi, sans qu’il s’agisse d’un simple malentendu à dissiper. Car le syncrétisme, qui veut ramener à l’unité toute diversité, a beau paraître plus tolérant, il est véritablement plus totalitaire : il interdit jusqu’à la possibilité théorique du désaccord !
Ce qui se révèlera fécond sera non l’analogie, mais la distinction.
Que de dialogues interreligieux partent sur de mauvaises bases, quand ils s’appuient sur des analogies. L’analogie est pourtant tentante, par son efficacité. Que de fois il m’est arrivé, devant des interlocuteurs égyptiens musulmans peu cultivés qui m’interrogeaient sur mon métier, de finir par me présenter, après m’être aperçu qu’ils ne comprenaient pas les mots prêtre et moine en arabe, comme un Sheikh chrétien. Cela est bien commode quand on discute dans un bus. Mais face à une réalité nouvelle, le recours à l’analogie ne donne qu’une illusion de compréhension, au mieux vraie dans ses grandes lignes (et encore, pas toujours), mais qui m’empêche d’affiner mon approche parce que je crois avoir déjà saisi. Il serait facile, pour un chrétien abordant l’islam, d’y retrouver des réalités qu’il connaît déjà : un imam est une sorte de prêtre, une mosquée un genre d’église, le Coran l’équivalent musulman de la Bible. Ces analogies sont fondées, à chaque fois, sur une ressemblance fonctionnelle réelle, mais elles risquent de masquer des différences considérables. Si je cherche à comprendre ce qu’est un imam en pensant avoir saisi l’essentiel par cette comparaison, je me condamne certainement à ne jamais comprendre de quoi il s’agit réellement ; mon premier pas doit être d’admettre que je ne sais ce que c’est, qu’il s’agit d’une réalité nouvelle pour moi que je ne peux pas ramener à du connu. Ce qui se révèlera véritablement fécond sera alors non l’analogie, mais la distinction.
L’analogie peut entrainer des attitudes hostiles
Le problème n’est d’ailleurs pas d’ordre purement spéculatif. Il peut entraîner, par des incompréhensions, des attitudes hostiles ou suffisantes. L’Occident même laïc, informé profondément par le christianisme, ne connaît pas de pratiques liées à la notion de pureté rituelle et peine donc à en concevoir jusqu’à la possibilité ; depuis que Jésus, dans l’Évangile, a rejeté cet élément du judaïsme, nous sommes habitués à penser la pureté sous un angle moral ou hygiéniste. Les interdits alimentaires du judaïsme et de l’islam, si importants dans ces deux religions, vont nous paraître exagérément mis en valeur, parce qu’ils nous semblent secondaires au regard de notre compréhension de ce que doit être une religion (comme l’ancienne obligation de faire maigre le vendredi a toujours été, en christianisme, une question très secondaire). L’essentiel, pensons-nous depuis saint Paul, est la foi, la relation à Dieu, et pas telle ou telle pratique. Que la foi puisse résider essentiellement, et pas à titre accidentel, dans une pratique précise nous déroute totalement.
Que la foi puisse résider essentiellement, et pas à titre accidentel, dans une pratique précise nous déroute totalement
Les interdits alimentaires résistent tant à notre compréhension qu’on en donne très volontiers une interprétation hygiéniste, conforme à notre logique : le porc, entend-on partout, serait malsain au Moyen-Orient, d’où son interdiction sacrée. Qu’aucun texte des traditions religieuses juive ou musulmane n’invoque jamais ce motif ne nous effleure même pas : par définition, nous sommes mieux informés des motivations sous-jacentes de ces pratiques, qui doivent correspondre à notre propre logique. Il en va de même de la prière rituelle musulmane. Abordée avec les lunettes de la prière chrétienne, elle semblera étonnamment légaliste et peu spirituelle. Les ablutions rituelles qui la précèdent apparaîtront comme une pratique sans doute sympathique, mais, dans leur répétition, inutilement ritualiste, explicable seulement de manière morale (le croyant se lave symboliquement de ses fautes) ou hygiéniste (ce lavage fréquent est excellent pour la santé). Que l’impureté rituelle ne soit ni une faute, ni une saleté concrète nous échappe. Ce jugement, dans nos catégories, d’une réalité qui se dérobe à notre entendement n’a naturellement guère de légitimité : pour définir ce qui est essentiel et ce qui est accessoire dans une prière musulmane sans dire n’importe quoi, ne faut-il pas être musulman ?
(Extrait d’un ouvrage d’Adrien Candiard, En finir avec la tolérance ? Paris, PUF, 2014).

Adrien Candiard
Adrien Candiard, frère Adrien en religion, né le 31 octobre 1982 à Paris, est un prêtre dominicain français. Vivant au couvent Notre-Dame-du-Rosaire du Caire, il en est le prieur conventuel. Il est également membre de l'Institut dominicain d'études orientales (Idéo).Il est l'auteur d'ouvrages d'islamologie et de spiritualité chrétienne.







