La charité chrétienne expliquée par la Visitation

Jean Jouvenet, La Visitation, 1716, Paris, cathédrale Notre-Dame
Jean Jouvenet, La Visitation, 1716, Paris, cathédrale Notre-Dame

Comment le mystère de la Visitation éclaire la différence chrétienne dans la pratique de la charité.

L’individualisme qui règne dans nos sociétés libérales n’a pas enseveli toutes les bonnes volontés sous les décombres des biens de consommation usagés. L’humanitaire continue à susciter des vocations. Lointaines héritières des ordres caritatifs de l’Église, les ONG qui œuvrent à travers le monde, perpétuent cette tradition de secours et d’assistance aux plus démunis. Dans ce contexte, où se situe la différence chrétienne ? Le mystère de la Visitation apporte des lumières à cette question.

La charité de Marie dopée par l’enfant qu’elle porte en elle

En fait, avant d’agir à l’extérieur, le disciple du Christ opère une conversion intérieure. La première personne à évangéliser sera toujours lui-même ! Avant de convertir la société ou de lui porter secours, chacun est appelé à se convertir soi-même et à prendre des vitamines spirituelles. Alors, et alors seulement, il deviendra apte à aider son prochain. Pour un chrétien, ce travail intérieur se traduit par une existence toujours plus conforme à celle du Christ. Faire siens les sentiments, les pensées, la volonté de Jésus. Voilà pourquoi le mystère de la Visitation suit celui de l’Annonciation. Marie, « dopée » par l’enfant divin qu’elle porte en elle, s’élance chez sa cousine afin de lui porter secours et réconfort.

« Faire la charité » : l’expression est passée de mode, et reste connotée négativement dans notre monde athée. On la suspecte d’avaliser des comportements paternalistes, une bonté de « haut en bas » qui humilierait les bénéficiaires de nos largesses. Rien de tel avec la visite de Marie chez Élisabeth. Le chrétien agit parce que le Christ vit en lui, comme il vivait dans la jeune femme enceinte de Galilée, qui était partie aider sa cousine plus âgée qui attendait elle aussi un enfant.

Savoir remercier

Loin d’être prétexte à gloriole, le service du prochain représente pour le chrétien une occasion de rendre grâce au Créateur. Marie entonne le Magnificat, le plus célèbre chant de louange et de remerciement de tous les temps, lors de la Visitation.

 

Notre époque, fière de ses réalisations, de ses prouesses techno-scientifiques, de son autonomie et de toute la panoplie de droits octroyés aux individus, serait bien inspirée d’imiter Marie en remerciant Celui dont elle a reçu le mouvement et l’être. La Vierge qui a porté en son sein Celui qui porte tout, nous apprend qu’il n’y a rien d’humiliant à dire « merci ». Hélas ! la foi dans les progrès techniques et scientifiques, la sécularisation du monde ainsi que la méfiance envers les dogmes religieux, ont rendu l’individu postmoderne peu enclin à chercher s’il existait Quelqu’un à remercier pour le cadeau de la vie. Cet individu ne cultive peut-être plus la crainte de Dieu. Pourtant, la peur n’a pas disparu pour autant : que l’on pense à celle que suscitent la maladie, le handicap, le déclassement social ou la souffrance en général. Ces angoisses n’ont jamais été aussi prégnantes et obsédantes.

Dignité de l’enfant à naître

Il est un autre enseignement, tout aussi fondamental, que nous apprend l’événement de la Visitation : celui de la dignité de l’enfant à naître. Dans cette rencontre des deux mères, Jésus sanctifie Jean-Baptiste dans le ventre de sa mère Élisabeth. Aussi ce second mystère joyeux est-il tout indiqué pour nous faire prendre conscience que la vie humaine doit être défendue dès sa conception. L’embryon, puis le fœtus, sans voix, sont les plus fragiles d’entre nous. Leur dignité n’en est pas moindre pour autant.

Il est dit du Baptiste qu’il a été consacré à Dieu et « rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère » (Lc 1,15). Cependant, cette mise à part du Précurseur ne signifie pas que les autres hommes ne seraient pas, d’une façon ou d’une autre, consacrés eux aussi au Seigneur. Par le baptême nous devenons des saints de Dieu, Ses fils. Mais avant ? Sommes-nous des amas de viande, de cellules, indifférents à Ses yeux ? Bien sûr que non ! Voilà pourquoi attenter à la vie humaine en gestation, et dès sa conception, constitue déjà une profanation, un sacrilège. On peut dire la même chose de sa mutilation, comme c’est le cas avec certaines recherches sur l’embryon.

Puissance révélatrice des enfants

Dans la scène évangélique de la rencontre des deux mères, Marie et Élisabeth, les deux petits êtres enfermés dans leurs seins ne sont pas de moindre importance qu’elles ! Ce mystère souligne que la vie encore à naître fait déjà partie du monde des humains, et qu’elle y est même très active. En tressaillant d’allégresse en elle, Jean-Baptiste apprend à sa mère qui sont Marie et Jésus ! De même, l’enfant qu’elle porte en elle révèle souvent à la femme à quelle dignité Dieu l’élève, ainsi que son époux, en les rendant tous les deux pro-créateurs d’un être infini et immortel.

Jean-Michel Castaing | 30 mai 2019

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