Mondial de football : Dieu chez les Bleus

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Et si le football professionnel était le miroir des évolutions de la France religieuse actuelle ? Un autre regard sur le Mondial.

 Le mondial en chiffres

 64 matchs dans 11 villes russes du 14 juin au 15 juillet 2018.
 21e  édition (1re en Uruguay, en 1930).
32 équipes qualifiées.
Le Brésil est le pays le plus titré (5 titres) et le seul à avoir participé à chaque édition (France : 1 titre, 15 participations).
Plus de 3 milliards de téléspectateurs estimés.
Plus de 2,5 millions de places vendues.

Improbable mais vrai, la religion est de retour chez les Bleus. Vous apercevrez peut-être, cet été, le Christ tatoué sur l’épaule d’Antoine Griezmann ; Thomas Lemar, Florian Thauvin, Blaise Matuidi faisant le signe de croix ou Olivier Giroud remerciant le Ciel à genoux après un but. Mais comment Dieu est-II entré sur les terrains de foot ? À l’origine, de nombreux clubs professionnels, comme l’Association de la jeunesse auxerroise (AJA), et même la Fédération française de football, sont issus de patronages paroissiaux fondés au XIXe siècle pour éduquer chrétiennement les jeunes des classes populaires via le sport.

Mais, au début des années 2000, c’est une autre religion qui se diffuse dans le football français. La montée de l’islam se manifeste par de nombreuses conversions de joueurs comme Franck Ribéry, Nicolas Anelka, Éric Abidal. L’équipe de France passe au tout halal sous Domenech, un imam autorise les joueurs comme Abidal à repousser leur ramadan. Parallèlement, le rapport des joueurs avec la France est conflictuel, symbolisé par le refus de certains de chanter La Marseillaise. Cette omniprésence de l’islam est typique du football français.

Islam et christianisme

L’arrivée des grands footballeurs sud-américains en Ligue 1, comme Edinson Cavani, Radamel Falcao, et les Brésiliens (Lucas Moura, Thiago Silva, Maxwell Scherrer Cabelino Andrade, David Luiz...) change la donne. Certains évangélisent même leurs co-équipiers. Ainsi, Marcos Ceará, ancien capitaine brésilien du PSG, et Oscar Ewolo, capitaine congolais de Lorient ou Brest, exemplaires sur le terrain et prêcheurs en dehors. Ils touchent, loin des regards, le cœur de certains joueurs français.

Tandis que les débats sur la religion et le foot se concentrent sur le respect du ramadan, les prières dans les vestiaires, la nourriture halal, de nombreux joueurs français se mettent à affirmer leur appartenance chrétienne. Plus intensément qu’un simple héritage culturel.

En équipe de France, on en voit des premiers exemples à la Coupe du monde 2014 avec des témoignages de Yohan Cabaye et Mathieu Debuchy parlant avec déférence de leur religion catholique. En préparation de l’Euro, l’attaquant titulaire des Bleus, Olivier Giroud, surprend en choisissant de parler de sa relation avec Jésus dans une vidéo de la Fédération française de football. Un témoignage inédit pour un joueur français, mais pas isolé : lorsqu’on demande à son remplaçant en sélection, André-Pierre Gignac, quel est son personnage de référence, celui-ci répond « Jésus-Christ ».

C’est une réalité, mais qui reste dans l’ombre. Le maire de Clairefontaine racontait avec étonnement la demande du staff des Bleus de pouvoir accéder à l’église du village pendant l’Euro 2016 : « Il y a des joueurs qui voudraient se recueillir. » « Alors j’ai fait ouvrir l’église deux heures, et certains joueurs sont venus prier incognito. »

Une présence discrète

Le pasteur Joël Thibault est aumônier auprès de sportifs professionnels. Il accompagne des footballeurs chrétiens jouant en Europe, dont de nombreux Français. Il est affilié à des services d’aumônerie officiels dans des clubs anglais. Mais, en France, de telles structures n’existent pas. Son apostolat se fait donc à côté des clubs. En toute discrétion. Les joueurs entrent en contact avec lui par le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. « La relation est très libre et désintéressée. »

Paradoxalement, « avec la montée de l’islam, de plus en en plus de musulmans s’affichent dans le monde du foot en France ou en Angleterre. Certains joueurs affirment plus facilement leur identité chrétienne. » On voit aujourd’hui des joueurs français se réapproprier leurs racines. Leur appartenance est gravée dans la chair, manifestée aux yeux de tous quand ils se signent. Joël Thibault explique : « On voit une nouvelle génération plus décomplexée », pour un renouveau pas forcément superficiel : « Beaucoup ont changé de styles de vie. »

En sélection nationale, les équipes vivant en vase clos des semaines durant, les discussions sur la religion entre joueurs sont fréquentes. « Il arrive qu’ils soient interpellés dans le bus sur la divinité du Christ », rapporte l’aumônier, qui les met en garde contre les détournements de l’Évangile, comme la théologie de la prospérité (si je donne de l’argent à l’Église, je gagnerai des trophées) ou le syncrétisme (tout le monde a le même Dieu quelle que soit la religion, discours qui conduit des joueurs à passer du christianisme à l’islam). Son rôle est d’aider à lutter contre les tentations auxquelles font face tous les footballeurs professionnels, les chrétiens comme les autres : l’égoïsme, l’idolâtrie du sport, les conquêtes faciles.

Il aide ceux qui le désirent à témoigner publiquement, même si les médias sportifs, pourtant bavards sur la question du ramadan des footballeurs, sont assez rétifs à les laisser parler de leur foi chrétienne : « Il faut que le témoignage donne plus envie de connaître Jésus que le joueur » insiste le pasteur, qui voit dans le football un canal pour partager l’Évangile.

À noter que ce renouveau religieux coïncide avec une relation apaisée avec la France. Tant et si bien que Dieu et l’équipe de France ne feront pas deux pour les Bleus.

Du pain et des jeux

Dans la Rome antique, certains philosophes n’étaient pas dupes des artifices de l’empereur pour divertir les foules. Panem et circenses – littéralement, du pain et des jeux. Dans son essai Peut-on encore aimer le football ? (éditions du Rocher), le philosophe Robert Redeker s’interroge sur la nouvelle religion du stade. Les empereurs ont disparu, mais pas les foules qui ont toujours faim de divertissement. L’auteur imagine un échange entre Spinoza et Marx sur l’ambition totalitaire des gladiateurs du ballon rond. « Le football a pris la place de Dieu, s’alarma Spinoza – non pas du Dieu chrétien, comme on le croit au Brésil, mais du Dieu immanent de sa philosophie. » Original, ce livre apporte une profondeur abyssale – et presque spirituelle – au mondial.

Samuel Pruvot

Article paru dans Famille Chrétiene du  05/06/2018  Numéro 2108  Par Fabiola Frankfort